La Défense est devenue en quelques années un terrain d’investissement à part entière pour les start-ups et les fonds de capital-risque. Portée par la guerre en Ukraine, la hausse des budgets militaires européens et une révision des critères Environnement, Social et Gouvernance (ESG), cette dynamique redistribue les cartes entre secteurs technologiques, acteurs financiers et cadre réglementaire.
Trois questions structurent cette évolution. D’abord, celle des secteurs : drones, intelligence artificielle tactique, spatial, cybersécurité et technologies quantiques ne progressent pas au même rythme, et certains concentrent l’essentiel des commandes et des levées de fonds. Ensuite, celle du financement : plusieurs fonds spécialisés se sont créés ou structurés en 2024 et 2025, avec l’appui des pouvoirs publics, pour combler un déficit d’investissement dans la base industrielle et technologique de défense (BITD). Enfin, celle du contrôle : investir dans ces secteurs, notamment lorsque l’investisseur est étranger, suppose de composer avec un régime d’autorisation préalable dont l’application s’est nettement durcie ces dernières années.
Quels sont les grands secteurs technologiques de la Défense portés par les start-ups ?
Deux secteurs dominent nettement l’actualité 2025-2026 : les drones, offensifs et défensifs, et l’intelligence artificielle tactique. Le spatial et la cybersécurité suivent, tandis que les technologies quantiques commencent tout juste à émerger sur ce marché.
1- Drones et systèmes anti-drones : le secteur le plus dynamique
C’est aujourd’hui le secteur le plus dynamique du marché. L’armée française réoriente sa stratégie vers les drones (plus petits, plus rapides et souvent plus difficiles à intercepter) qui ont profondément transformé la manière de faire la guerre. Depuis le début du conflit russo-ukrainien, l’Ukraine s’est imposée comme un véritable laboratoire de cette révolution militaire.
Côté fabricants, on compte notamment Delair et Harmattan AI, cette dernière pouvant atteindre le statut de licorne lors de sa prochaine levée de fonds. Harmattan AI s’impose déjà comme le droniste privilégié des armées françaises, avec une nouvelle commande de 5.000 unités qui lui vaut à elle seule la moitié des commandes de drones passées par la Direction Générale de l’Armement (DGA) cette année.
Le volet anti-drones et lutte anti-aérienne monte également en puissance : la prolifération de drones à bas coût transforme la guerre et rend indispensables des capacités efficaces de détection, de suivi et de neutralisation, pour protéger les forces comme les infrastructures critiques.
2- Intelligence artificielle appliquée à la défense
L’intelligence artificielle devient un facteur clé de supériorité militaire, avec un enjeu central : construire une IA de défense souveraine, sécurisée et de confiance. Des acteurs comme Command AI illustrent la montée en puissance d’entreprises venues du logiciel, dont le point de départ n’est pas une plateforme matérielle mais le logiciel lui-même : fusion de données, intelligence artificielle, capteurs distribués, systèmes autonomes, couches de commandement et de contrôle (command & control).
L’exemple de Preligens est emblématique de cette dynamique : Safran a racheté ce spécialiste de l’analyse d’images satellites militaires en septembre 2024.
3- New space et spatial militaire
Dans le spatial, The Exploration Company, Unseenlabs et Loft Orbital ont levé respectivement 150, 85 et 170 millions d’euros lors de leur dernier tour de table. Ces montants traduisent un enjeu stratégique plus large : l’Europe doit doter sa défense d’une capacité spatiale autonome, protéger ses actifs en orbite et renforcer son autonomie stratégique, dans un espace de plus en plus contesté.
4- Cybersécurité et résilience numérique
La cybersécurité est un secteur historiquement dual-use, privilégiant par construction des technologies à débouchés à la fois civils et militaires, un principe qui s’applique également à d’autres domaines comme le spatial, l’IA, la robotique ou la résilience des infrastructures.
5- Technologies quantiques
Les technologies quantiques passent progressivement de la recherche à des applications opérationnelles, ouvrant de nouvelles opportunités en matière de détection, de communications, d’optimisation et de cybersécurité. Plusieurs fabricants français travaillent d’ores et déjà sur des machines quantiques à usage militaire.
6- Capteurs avancés et guerre électronique
Les capteurs avancés inspirés de la biologie, au service de l’autonomie opérationnelle, ainsi que le renforcement de la sécurité électronique et de la cyberdéfense figurent parmi les priorités du secteur. À Eurosatory 2026, Safran a ainsi présenté une technologie développée avec la start-up Neurobus, spécialisée dans l’IA neuromorphique, capable de détecter un drone grâce à une caméra et un laser couplés.
7- Drones et systèmes sous-marins et navals
RTsys Group, spécialiste de l’acoustique et des drones sous-marins, a inauguré de nouveaux locaux pour accompagner une croissance de 20 % par an, portée notamment par le secteur de la défense.
8- Simulation et formation militaire
Pixiel développe des solutions de simulation immersive pour la formation militaire, alliant technologies de pointe et besoins opérationnels du terrain.
Quels fonds de capital-risque investissent aujourd’hui dans la Défense en France ?
Un secteur qui séduit de plus en plus les investisseurs
La guerre en Ukraine, la hausse des dépenses militaires et une lecture moins stricte des critères ESG (Environnement, Social & Gouvernance) encouragée par les pouvoirs publics, ont changé le regard des investisseurs sur la défense : un secteur qui suscite aujourd’hui un intérêt sensiblement plus fort qu’il y a quelques années. En 2024 et 2025, sept nouveaux fonds spécialisés défense/dual-use ont ainsi vu le jour en Europe.
Fin mars 2025, le ministère de la Défense et Bercy ont mobilisé l’ensemble des investisseurs français, avec un objectif commun : débloquer 5 milliards d’euros de financements pour le secteur, au bénéfice des 4.500 entreprises que compte la BITD.
Huit fonds à suivre dans le secteur de la Défense
| Fonds | Spécificité |
| Omnes Capital | A annoncé en juillet 2025 un nouveau fonds de 112 millions d’euros dédié à la deeptech, avec la défense et la sécurité comme cibles prioritaires. |
| Wind | Fonds de capital-risque ayant annoncé en septembre 2025 son intention de lever des capitaux pour financer la défense et les technologies souveraines. |
| Karista | Prévoit de boucler, au premier semestre 2026, un premier tour de table pour un nouveau fonds de 120 millions d’euros, destiné aux jeunes pousses du spatial et de la défense. |
| Isalt | Vise à boucler, fin du premier semestre 2026, un premier tour de table pour un fonds dédié aux technologies duales (robotique, drones, IA, quantique, semi-conducteurs), ciblant des entreprises valorisées entre 100 et 500 millions d’euros. |
| idiCo | Cherche à réunir 200 millions d’euros d’ici fin mars 2026, pour financer en fonds propres et instruments non dilutifs les PME et ETI de la BITD (5 à 100 millions d’euros de chiffre d’affaires). |
| Arkéa Capital | Doit lancer une enveloppe dédiée aux besoins en fonds propres des entreprises de la BITD. |
| Tikehau Capital | Investisseur bien implanté dans la BITD, ayant racheté Aubert & Duval en 2023, aux côtés d’Airbus et de Safran. |
| Accurafy (Luxembourg) et Rémy Thannberger | Projettent de réunir 100 millions d’euros pour un véhicule destiné à accompagner les PME françaises et européennes rentables du secteur de la défense vers une introduction en Bourse. |
Investir dans la Défense : quelles contraintes pèsent sur la sortie d’un investisseur étranger ?
Qu’est-ce que le contrôle des investissements étrangers en France (IEF) ?
Le contrôle des investissements étrangers en France (IEF) est encadré par les articles L. 151-3 et suivants, et R. 151-1 et suivants, du Code monétaire et financier. Il vise à prévenir les atteintes à l’ordre public, à la sécurité publique ou aux intérêts de la défense nationale.
Dans quels cas le contrôle s’applique-t-il ?
Une opération est soumise à autorisation dès lors que trois conditions sont réunies : la présence d’un investisseur étranger, un investissement dans une entité de droit français, et l’exercice par cette dernière d’une activité relevant des secteurs protégés.
Aucun seuil de chiffre d’affaires ou de volume d’activité ne permet d’exclure automatiquement une entreprise du dispositif. Une jeune start-up sans chiffre d’affaires significatif peut donc parfaitement être soumise au contrôle, dès lors que sa technologie est qualifiée de sensible.
Le périmètre couvre notamment les activités liées à la défense nationale (armes, munitions, technologies militaires), les biens et technologies à double usage, la cybersécurité, la cryptologie, ainsi que les activités impliquant des données sensibles.
Qui est considéré comme investisseur étranger ?
Sont notamment concernés : les personnes physiques de nationalité étrangère, les personnes physiques françaises non-résidentes en France, les entités de droit étranger, et les entités françaises contrôlées par une ou plusieurs personnes ou entités étrangères.
Un point mérite d’être souligné : même un fonds français, s’il est majoritairement contrôlé par des capitaux étrangers, entre dans le champ du contrôle.
Quels pouvoirs l’État peut-il exercer sur l’investisseur ?
L’article L. 151-3-1 confère au ministre chargé de l’Économie des pouvoirs étendus : il peut prononcer des injonctions, imposer des conditions à l’investisseur, suspendre certains droits de vote, empêcher la cession d’actifs, ou encore désigner un mandataire.
Ces conditions visent principalement à garantir le maintien et la sécurité des activités sur le territoire national, et à protéger les informations, savoirs et savoir-faire de l’entité cible, afin d’éviter leur captation ou leur disparition.
En 2024, 54% des autorisations délivrées étaient conditionnelles, avec des engagements portant sur la continuité des activités stratégiques, la protection des savoir-faire sensibles, l’encadrement de la gouvernance et l’information régulière de l’État.
Dans certains dossiers emblématiques récents, l’État est allé jusqu’au veto pur et simple (dossier Eutelsat), ou a imposé comme mesure corrective une gouvernance dite « francisée » (dossiers LMB Aerospace, Exaion). Il a également eu recours à une golden share, un mécanisme juridique et financier qui lui permet de conserver un pouvoir de contrôle et un droit de veto exceptionnels au sein d’une entreprise, indépendamment de sa part réelle dans le capital.
Que risque un investisseur en cas de non-respect du dispositif ?
L’article L. 151-4 prévoit la nullité de tout investissement réalisé en violation du régime d’autorisation préalable. Les sanctions pécuniaires peuvent atteindre le double du montant de l’investissement, ou 10% du chiffre d’affaires annuel de l’entreprise concernée.
Vers quelles évolutions du dispositif en 2025-2026 ?
417 dossiers ont été déposés en 2025 auprès de la direction générale du Trésor, contre 392 en 2024 : un niveau record sur la décennie.
Une mission parlementaire a été lancée en février 2026 pour réexaminer le dispositif, et une proposition de loi, déposée le 3 mars 2026, entend renforcer la sécurisation de l’économie française et la défense de l’industrie de souveraineté.
Ces trois volets, secteurs technologiques, financement et cadre réglementaire, dessinent un marché de la défense en pleine recomposition. L’appétit des investisseurs pour ces technologies, longtemps considérées comme un segment de niche, se confirme désormais à travers la multiplication des fonds dédiés et l’ampleur des montants mobilisés.
Ce mouvement reste toutefois encadré par des contraintes spécifiques au secteur. Le contrôle des investissements étrangers en France, dont le nombre de dossiers a atteint un niveau record en 2025, illustre la vigilance des pouvoirs publics sur les technologies jugées sensibles. Les évolutions en cours, entre mission parlementaire et proposition de loi, laissent penser que ce cadre devrait encore se renforcer dans les prochains mois. Pour les investisseurs comme pour les entreprises de la BITD, la connaissance de ce dispositif conditionne désormais, au même titre que l’analyse sectorielle, la réussite d’une opération dans ce secteur.
Ces levées de fonds, ces opérations de croissance externe et ce cadre réglementaire renforcé posent, pour les start-ups et PME de la défense, des exigences de structuration financière particulières. Due diligence, contrôle des investissements étrangers, préparation d’une levée de fonds ou d’une cession : ces moments critiques laissent peu de place à l’approximation.
Exponens Croissance accompagne les entreprises en forte croissance à chacune de ces étapes, de la structuration de la direction financière à l’appui aux transactions, avec une équipe pluridisciplinaire en audit, M&A et expertise comptable.
Rédigé par Matthias Collot – Expert-comptable, Associé Exponens












